Humanisme et Paix dans le Monde
Couronnés un temps de succès majeurs, les efforts pour implanter la franc-maçonnerie en terre d’islam furent vivement accusés de sionisme et restent largement combattus.
Directeur de recherche au CNRS, Thierry Zarcone est l’auteur d’ouvrages de référence, notamment d’un magistral Mystiques, philosophes et francs-maçons en islam (Maisonneuve, 1993) et de Secret et sociétés secrètes en islam (Archè, 2002).
Le présent ouvrage prend appui sur ces travaux antérieurs et sur la remarquable connaissance qu’a l’auteur, d’une part, du monde ottoman et de l’islam, et d’autre part de la franc-maçonnerie moderne et contemporaine.
La maîtrise des langues arabe et persane, entre autres, permet également à Thierry Zarcone de mobiliser une ample documentation et de proposer au lecteur une synthèse ambitieuse par son spectre chronologique (du XVIIIe au XXIe siècle) comme par son étendue géographique (du Maroc à l’Indonésie en passant par l’Égypte et le Liban). Le lecteur a également accès à une abondante iconographie, largement inédite ou peu accessible.
Comme l’indique le sous-titre du livre, c’est un sujet sensible que Thierry Zarcone a choisi de traiter, une histoire entre fascination et détestation, faite de malentendus et d’incompréhensions mutuelles. En effet, dès l’origine, pas plus qu’ailleurs, la franc-maçonnerie n’a laissé personne indifférent en terre d’Islam.
L’auteur ne se contente pas de rappeler les condamnations dont l’Ordre a été objet du temps de l’Empire ottoman, il montre très concrètement, en multipliant les exemples, comment les souverains qui ont choisi d’être initiés ont pris d’infinies précautions pour garder le secret. Il s’agit en effet que l’opinion, très hostile dans sa grande majorité à ce que l’on nomme du nom persan et ourdou de farâmûshkhâna « maison de l’oubli », ignore leur appartenance.
C’est le cas notamment du roi afghan réformateur Habîbullâh (mort en 1919), initié par la loge anglaise Concordia, à Calcutta en 1907, à l’occasion de sa première visite d’État à l’étranger.
Si, au Levant notamment, la franc-maçonnerie a rencontré les aspirations à la modernité d’intellectuels arabes à l’époque de la Nahda (Renaissance) comme le chrétien Ğurği Zaydân (mort en 1914), qui lui consacre la première histoire en langue arabe (Histoire générale de la Franc-maçonnerie des origines à nos jours, parue en 1889), elle bute notamment sur l’hostilité de l’Église maronite (catholique) - l’Église orthodoxe a également condamné très tôt l’Ordre.
Plus largement, son histoire suit les aléas politiques et géopolitiques. Son développement a longtemps été associé à celui des empires coloniaux. La loge maçonnique offrait à leurs représentants un entre-soi masculin, à la fois chaleureux et fraternel, avec de légères ouvertures vers les élites locales intégrées au fonctionnement de ce que les historiens nomment la « machine coloniale ».
Légères ouvertures qu’on s’empresse souvent de refermer lorsque le récipiendaire est soupçonné de n’être pas assez occidentalisé. On en trouvera l’illustration avec l’examen de la candidature, en 1891, à la loge L’Union africaine d’Oran, de l’Algérien Yûsuf Salâh, qui est interrogé sur la signification des mots humanisme et patrie. Refusant de s’exprimer sur des concepts sans équivalent autre que métaphorique, selon lui, en langue arabe ou berbère, sa candidature divise la loge. Certains frères estimant que les Arabes sont une « race sans attirance pour la liberté », un frère algérien, outré, quitte l’atelier.
On voit bien que la rencontre entre islam et Franc-maçonnerie est aussi une question de transferts et d’appropriation culturels, de traduction des rituels, de « reconnaissance » - concept sur lequel Thierry Zarcone insiste beaucoup.
Une telle situation est des plus inconfortables et, dès lors, on n’est pas étonné de constater qu’avec le développement du nationalisme, la franc-maçonnerie est de plus en plus durement critiquée comme un des piliers du colonialisme, qu’il faut abattre. La remise en cause du Grand Architecte de l’Univers vient encore exacerber les tensions entre partisans d’une laïcité militante, d’une part, et croyants, de l’autre.
Cependant, comme l’atteste le cas égyptien, l’un des plus intéressants du livre, à chaque situation nationale correspond une trajectoire propre. À partir de l’émancipation de la tutelle ottomane sous le khédive Mehmed Alî (dont le fils, Halîm Pâshâ, a été grand maître du Grand Orient d’Égypte et de la Grande Loge de district de ce pays [sous obédience britannique], puis nommé grand maître de la Grande Loge de district de Turquie, après son bannissement d’Égypte et son installation dans l’Empire ottoman), l’Égypte connaît une histoire maçonnique particulièrement riche, qui mérite d’être mieux connue.
Elle se développe même jusqu’au Levant en même temps que ses ambitions régionales. Les loges égyptiennes ont réuni les fondateurs du réformisme islamique, comme Jamâlal-Dîn al-Afghânî (mort en 1898) et le cheikh Muhammad Abdûh (mort en 1905), le futur mufti d’Égypte, soufi et inspirateur des Frères musulmans.
Tous deux cherchent à concilier islam et modernité et considèrent que les loges peuvent favoriser leur rencontre. Cette voie est étroite et bute souvent sur les incompréhensions et les exigences des radicaux de chaque camp. Si Muhammad Abdûh déchante, ses successeurs, emmenés par Rashîd Ridâ (mort en 1935), durcissent leur discours religieux. Ridâ donne la première définition du péril judéo-maçonnique dans une fatwâ, ce qui lui donne une portée considérable.
Les coups pleuvent désormais de toutes parts, d’autant que les francs-maçons sont de plus en plus dénoncés, dans le contexte de la fondation de l’État d’Israël puis des premiers conflits israélo-arabes, comme des suppôts du sionisme. Le nationalisme arabe de Nasser n’est pas plus favorable à l’Ordre alors qu’il revendique l’émancipation du tiers monde du joug occidental. L’Ordre est interdit en 1964.
Cette accusation de sionisme est omniprésente aujourd’hui dans les discours antimaçonniques en terre d’Islam où le succès des thèses du complot judéo-maçonnique ne se dément pas.
Dans un monde où la franc-maçonnerie fait très tôt l’objet de représentations antagonistes, il est toujours nécessaire de prendre en compte la part du mythe, et Thierry Zarcone fait utilement le point sur plusieurs d’entre eux. Il revient ainsi notamment sur la signification de la réception maçonnique d’Abd el-Kader, récupéré à des fins partisanes, soit comme figure du musulman éclairé dont l’initiation est flatteuse pour l’Ordre, soit, sous la plume de Mohamed-Cherif Sahli, dans L’Émir Abd el-Kader. Mythes français et réalités algériennes (1988), comme une « forgerie » française.
En réalité, l’initiation d’Abd el-Kader s’inscrit beaucoup plus probablement dans la démarche intérieure et spirituelle d’un croyant attiré par les convergences entre confréries soufies et loges.
Quant à l’éventuelle initiation du « Père des Turcs », Thierry Zarcone présente avec précision l’ensemble des pièces du dossier avant de conclure en soulignant : « Le mystère reste donc entier, mais le mythe d’Atatü rk franc-maçon’’ a fait et continue à faire son chemin », qu’il soit exalté par les maçons kémalistes ou violemment dénoncé par les détracteurs de l’Ordre, qui rendent la Maçonnerie responsable de la politique antireligieuse et autoritaire d’Atatü rk
Alors que l’islam politique s’est radicalisé, la détestation de l’Ordre maçonnique s’exprime aujourd’hui à plein, y compris sous ses formes les plus violentes. C’est ainsi qu’en 2009, une cellule d’Al-Qaida a pris pour cible une loge stambouliote. Les Frères musulmans, quant à eux, considèrent que l’affiliation maçonnique d’un musulman est passible de mort. Interrogés sur l’initiation de Muhammad Abdûh, ils balaient la question : soit il s’agit d’une mystification de sa part, destinée à leurrer les Occidentaux ; soit il s’agit d’une invention de ces derniers et des juifs qui visent à le discréditer.
Quant à la Révolution iranienne, trente ans plus tôt, c’est peut-être, selon Thierry Zarcone, la pire tragédie que la franc-maçonnerie ait connue dans son histoire. En raison de sa proximité avec le Chah et de son succès dans les nouvelles classes moyennes et supérieures, elle est victime d’une effroyable persécution.
C’est donc un ouvrage passionnant qui fera date, où s’exprime parfois la sensibilité personnelle de l’auteur sur les sujets abordés - « Sous la Troisième République, le Grand Orient de France devient une organisation foncièrement anticléricale puis antireligieuse, souvent à l’excès, à l’instar des obédiences italienne et espagnole » (p. 52) -, dont il faut recommander la lecture bien au-delà du cercle étroit des spécialistes.